Cabinet de curiosités #6 – Per non dormire


Les bibliothèques sont, étymologie oblige, des lieux où l’on conserve principalement des livres manuscrits ou imprimés. La formidable collection patrimoniale de la Médiathèque Jacques-Chirac en atteste. Mais les aléas de l’histoire, locale et nationale, ont régulièrement permis l’introduction dans les fonds d’éléments plus inattendus, comme des objets. 

Au cours des prochaines semaines, nous vous offrons une nouvelle série pour (re)découvrir quelques curiosités.

Sur le parcours de l’exposition permanente « 1000 ans de livres à Troyes », le visiteur peut admirer une ravissante boîte à pilules ancienne en métal doré, dont le couvercle est décoré d’une couronne de laurier émaillé de vert qui ceint la devise italienne « Per non dormire » [Pour ne pas dormir]. Cet objet provient de Georges Hérelle (1848-1935), qui fait don entre 1921 et 1926 à la Ville de Troyes d’une partie de sa bibliothèque et de nombreux manuscrits et pièces d’archives personnelles. Professeur de philosophie, il devient à partir de 1893 le traducteur de l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio (1863-1938), avec lequel il entretient une longue amitié. C’est à l’occasion du nouvel an 1907 qu’il reçoit en cadeau ce joli pilulier.

Gabriele D’Annunzio s’est approprié cette devise ancienne, en la prenant dans sa première acceptation ; pour lui, l’insomnie est créatrice. Cette pensée est si profondément infuse, qu’il fait fabriquer par Fabriano, le plus ancien papetier d’Europe, un papier filgrané à cette effigie. Il est donc émouvant en explorant le fonds Hérelle d’identifier cette empreinte sur des pièces autographes, comme le manuscrit de La Fille de Jorio, une tragédie pastorale dont la traduction française paraît en 1905 chez Calman-Lévy.

Si l’on remonte encore le temps de l’histoire italienne, on découvre que « Per non dormire » était auparavant la devise de la famille florentine des Bartolini Salimbeni, de grands marchands d’origine siennoise, dont les armoiries représentaient depuis le 14e siècle trois coquelicots encerclés. Plusieurs anecdotes courent à ce sujet, pour tenter d’expliquer le choix plutôt inattendu de cette plante opiacée. On ne retiendra ici toutefois que la formule qui n’est rien d’autre que la variante ancienne du proverbe italien « Qui dort n’attrape pas de poisson ». Cet adage fait ainsi l’apologie du travail, partant de la réussite économique. Bien loin des préoccupations esthétiques et littéraires de Gabriele D’Annunzio !

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